Dimanche 25 septembre 2005

Le mardi 13 septembre après une journée plutôt bien remplie (inscription à Xujiahui pour nos cours) nous sommes allées assister à une conférence organisée par l'Alliance Française : présentation par Eric Meyer de son nouveau roman "L'empire en danseuse". J'ai fait l'élève studieuse, j'ai pris plein de notes, faut dire que le sujet m'intéresse au plus haut point ! Ci-dessous le compte-rendu de cette conférence.

 

 

« L’Empire en danseuse » Conférence d’Eric Meyer

 

 

 

 

Résident en Chine (à Pékin) depuis 1987, Eric Meyer est correspondant pour France Inter, Ouest France, DNA et Sud-ouest. C’est à vélo qu’il parcourt les Hutongs de Pékin, et comme il le dit si bien c’est à vélo que son dernier livre « L’Empire en danseuse » est né. Son livre tout comme sa conférence nous a dressé un tableau de cette Chine à vélo, de l’usine à son utilisation, de l’histoire à la fiction.

Eric Meyer a déjà publié Sois riche et tais-toi (Robert Laffont, 2002), Les Fils du dragon vert (Ramsay, 2004), Voir la Chine du haut de son cheval (L'Aube, 2003), Pékin, place Tian An Men (Actes-Sud - L'Aire 1989).
Arrivé il y a 19 ans en Chine, la première chose qu’Eric Meyer a faite est de pédaler. Pédaler permet de se détendre, de faire de l’exercice et être à vélo est aussi avant tout un poste d’observation privilégié, on est l’égal absolu du chinois. Pour Eric Meyer le vélo est une sphère de liberté authentique, on se voit fonctionner les uns les autres.

 

 

 

L’exposé d’Eric Meyer a été construit selon deux axes : l’histoire du vélo, puis des histoires de vélos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Histoire du vélo en Chine : grandeur mythique, déclin et avenir.

 

 

 

Entrée du vélo en Chine :

 

 

 

La société chinoise ne laisse pas de trace de l’entrée du vélo en Chine, comme si l’entrée du vélo en Chine avait eu peu d’importance. Et pourtant… Chacun sait combien la place du vélo est importante dans la société chinoise. Pourquoi la société chinoise a-t-elle voulu occulter ce fait ?

Le vélo fut inventé sur une période qui s’étend sur plus de 60 années. C’est un français Ernest Michaud qui a le premier eu l’idée de mettre deux pédales sur la roue avant. Le premier prototype de vélo était né. En 1866 la cours impériale de Pékin envoie une mission en France afin de voir ce qui se passe sur le continent européen alors en plein boom technologique. A la même époque les japonais suivent la même démarche et à la suite de leur expédition concluent qu’il faut qu’ils envoient des étudiants en Europe afin que ces derniers ramènent ensuite le savoir faire européen au Japon. Les chinois ne tirent pas les mêmes conclusion, les envoyés à Paris reviennent, écrivent un rapport relatant de ce nouveau phénomène alors répandu dans toutes les rues de Paris, le vélo. Le rapport sera classé top secret par la cour impériale et il ne sera plus question de vélos. Il faut souligner qu’à cette époque la Chine était plutôt hermétique à toute technologie venant de l’étranger. Ainsi lorsque l’Empereur Tianlong reçoit Mac Cartney (envoyé par le gouvernement britanique) face au déploiement de nouvelles technologies anglaises, l’Empereur fait savoir à Mac Cartney que la Chine dispose déjà de toutes ces nouveautés et que celles que la Chine n’a pas sont de toutes façon inutiles. L’attitude de la cour impériale face au vélo fut donc la même : nous ne l’avons pas mais c’est de toute façon inutile. C’est une réaction humaine, on juge ce qu’on ne connaît pas et on méprise ce qui vient de l’extérieur.
C’est par les armes que le vélo est arrivé, amené par les vainqueurs de la guerre de l’Opium. On trouve donc en 1887 quelques vélos à Shanghai mais seulement dans les concessions. A la même époque, en 1897, 2 anglais traversent la Chine à vélo (de la Mongolie à Shanghai), ils sont fêtés dans toutes les villes où ils passent.

En 1897 à Shanghai les douanes permettent d’introduire des vélos. A l’époque un vélo coûtait de 12 à 20 livres et on ne comptait pas plus de 100 vélos vendus par an. Rares sont les chinois qui peuvent en faire l’acquisition étant son prix et la réglementation à laquelle il est soumis. Les seuls clients chinois étaient les compradors (ceux qui fournissaient aux européens leur marchandise) et les prostituées chinoises. En effet, le vélo leur permettait de montrer leurs jambes et était de plus un moyen de déplacement rapide, permettant donc une éventuelle fuite. Les seules personnes propriétaires de vélos étaient donc des transgresseurs et des personnes immorales, bref des personnes peu recommandables. Le reste de la Chine rejetait le vélo au nom de la vertu, contre l’impérialisme. A ces raisons de rejet, s’ajoute le problème de type confucéen posé par le vélo. Un vélo ne tient pas debout seul. Il pose un problème d’équilibre et d’harmonie. La chute étant facile ce moyen de transport peut faire perdre la face (et rien n’est plus terrible pour un chinois que de perdre la face), ce n’est pas un moyen respectable de se déplacer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les étapes marquantes de l’histoire du vélo :

 

 

En 1911 c’est la chute de l’empire. La Chine se dote d’une constitution à l’Européenne (nouvelles lois, nouveaux règlements), une période qui au premier abord peut sembler une période de liberté, mais en fait une période plutôt dangereuse qui pourrait s’apparenter à la Weimach en Europe.
En 1912 a lieu à Shanghai une exposition dédiée au vélo. Les gens découvrent de nouveaux modèles.
En 1930 les premières usines et les premiers ateliers de fabrication de vélos sont construits à Shanghai. On compte à l’époque environ 20 000 vélos en Chine.
Puis c’est le massacre de Nankin par les japonais, la chine du régime en 1949 après la capitulation du Japon en 1945. La Chine compte alors 500 000 vélos dont 230 000 à Shanghai.
Arrive ensuite la révolution. Mao et son régime détruisent tout : salle d’expos, de concerts, piscines, pistes d’aviation, les réverbères à gaz des rues de Shanghai… Tout ? Non. Pas le vélo. Le vélo subsiste. Le vélo devient en fait l’outil chéri du marxisme, c’est un outil fabuleux pour les clandestins : il permet de fuir rapidement, il permet de se déguiser. Le vélo a bien souvent sauvé la vie des communistes. Aussi lorsque Mao instaure les 4 objets que chaque chinois doit être en mesure de posséder, le numéro 1 est le vélo. Le jeune régime attribue les rares quotas d’acier,  de caoutchouc pour faire des vélos. Dans chaque ville Mao crée une usine de vélos. Un unique modèle est disponible, le Ralei (modèle que l’on trouve encore aujourd’hui). A cette construction massive de vélos s’ajoute le projet urbaniste du gouvernement socialiste : dans chaque ville, toute artère principale doit avoir une piste cyclable. La Chine est alors le seul pays au Monde où un tel projet d’urbanisme concernant les vélos est réalisé. Le vélo est intégré dans la ville.

Un oubli significatif dans le vélo chinois : l’éclairage. Les vélos chinois n’ont pas d’éclairage. La raison ? Passé 20h un bon chinois socialiste doit être chez lui, dans son lit, dans son foyer. Pas dans la rue !


Le vélo, par essence un produit capitaliste, a été imposé à la Chine par le communisme…

 

 

 

 

 

 

Le vélo connaît ensuite une progression fulgurante :

 

 

1958 : la production est multipliée par 10.  (1 million de vélos produits par an)
1979 : 21 ans plus tard, la production est encore multipliée par 10 (10 millions de vélos par an) et ce malgré la révolution culturelle qui a supprimé tout investissement en Chine.
1987 : La production passe à 40 millions de vélos
2002 : La production de vélos en Chine atteint 60 millions de vélos soit 2/3 de la production mondiale.
Aujourd’hui : On compte plus de 1000 marques et plus de 70 millions de vélos sur le territoire chinois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le déclin du vélo :

 

 

Une évolution fantastique. Et pourtant… Le vélo connaît un grave déclin. En 1974 il se vendait 35 millions de vélos, en 2004 seulement 22 millions. Cela est du à trois problèmes majeurs.

Le piratage : Les chinois sont réputés pour leur piratage (dvds, marques en tout genre), le plus souvent le piratage est interne à la Chine. Les chinois se piratent entre eux : 97% du piratage est inter chinois. La marque de vélo For Ever produit 70 000 vélos par mois alors que 250 000 vélos For Ever sont vendus par mois… Le vélo a le même aspect extérieur, mais 3 fois sur 4 c’est un faux. Du coup For Ever vend moins, et le budget alloué à la recherche diminue.

Trop de PME : La structure économique chinoise est faite de clones de structures de petites tailles, le plus souvent des structures familiales. Ce qui entraîne en fait une perte de temps, d’argent et un manque de recherche. Le vélo chinois ne peut donc pas suivre les demandes du marché, sa seule solution pour rester compétitif est de baisser considérablement les prix. Ainsi en 2004 au salon du vélo de Shanghai on pouvait trouver des vélos Mountain Bikes à 10 euros pièce. En 2003, tous vélos confondus, la Chine a exporté 45 millions de vélos et n’a réalisé que 1,2 milliards d’euros de profits, ce qui fait un prix moyen de 10 à 15 euros par vélo, ce qui est ridicule : tout le monde s’est coupé l’herbe sous le pied. Giant est une exception. Cette marque de vélo a su se situer dans un créneau libre de toute compétition. La marque Taïwanaise a produit en 2002 plus de 5 millions de vélos. Arrivée tardivement sur le marché chinois (elle a laissé aux autres marques le soin de s’autodétruire), bien conseillée la marque a opté pour une tactique tout a fait différente : là où autres font bon marché Giant a fait des vélos de luxe ; afin d’éviter le piratage la marque sort très fréquemment des nouveaux modèles. Le vélo Giant est donc l’un des moins piraté, mais c’est le plus volé ! La marque crée sans cesse de nouveaux modèles, utilisant des nouveaux matériaux. Les 65 dessinateurs des vélos Giant travaillent hors de Chine (à Taiwan, en Californie, à Amsterdam…) afin de garantir un meilleur respect de la propriété intellectuelle.

La politique anti-vélo de l’Etat : L’état chinois est contre le vélo. La société veut brûler son passé (« du passé faisons table rase »), les villes sont détruites afin d’être « modernisées ». Ainsi entre 2000 et 2004 de nombreux hutongs ont été détruits à Pékin. Des centaines de marchands ambulants et de petits métiers en tout genre disparaissent. Certaine nourritures chinoises parfois jugées peut hygiéniques disparaissent. La Chine détruit son passé afin de montrer qu’elle est riche. En ce qui concerne le vélo, ce dernier n’apporte rien d’un point de vue économique tandis que la voiture rapporte beaucoup plus. Dans de nombreuses villes le vélo devient interdit, ainsi à Shanghai 53 artères sont maintenant interdites aux vélos. Face aux recrudescences de vols de vélos la police ne fait pas grand-chose : les peines encourues sont souvent faibles. Même dans les parkings gardés on peut se faire voler son vélo : c’est un découragement à l’achat. On compte quand même encore 300 à 500 millions de vélos en Chine. Où sont ils ? Le plus souvent cachés dans les maisons afin d’être protégés. Face à l’évolution du vélo devenu électrique le gouvernement de Pékin à réagi en le déclarant dangereux et donc interdit. Les batteries sont polluantes et le vélo roule trop vite (20km/h…). Ces vélos électriques seront bannis de Pékin en 2006. Mais les chinois résistent : en 2004 ¼ des vélos vendus étaient électroniques. Le magasin Carrefour note une baisse de clientèle à vélo, en 2004 seuls 35% des chinois venaient faire leur courses à vélo alors que peu d’années auparavant ils étaient majoritaires. Il s’agit en fait d’un problème culturel qui dépasse celui du vélo : incapacité à communiquer et à trouver la meilleure solution. Les Nations Unies allouent des fonds à la Chine afin que celle-ci n’abandonne pas son vélo. Malheureusement les budgets alloués sont le plus souvent utilisés à d’autres fins.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’avenir du vélo en Chine :

 

 

Le vélo connaît donc une période de déclin. Mais… Le vélo va remonter. A Pékin les vélos circulent en moyenne à une vitesse de 15km/h tandis que la voiture ne va qu’à 8km/h. La voiture censée montrer une hausse sociale perd en fait son intérêt : on se retrouve coincé dans des bouchons interminables. De plus le rejet du vélo a son coût : les chinois font moins d’exercice, la pollution augmente, les petits métiers à vélo (coiffeurs, vendeurs ambulants…) sont menacés, c’est la perte d’une biologie sociale. De plus la Chine est le pays au monde qui a le plus d’accidents de la route : 100 000 morts par an pour 20 millions de véhicules. L’organisation mondiale de la santé prévoit 500 000 morts en 2020 (soit deux fois le tsunami). Aucun état au monde ne peut se permettre ça : c’est la disparition assurée d’une couche sociale (le plus souvent les morts au volant sont des hommes jeunes, pères de famille qui assurent les revenus mensuels de leur famille, leur disparition peut être fatale à la famille). L’OMS a estimé le coût social d’une telle perte : 21 milliards de dollars par an. Soit 41% du budget annuel de la Chine. Dans seulement 6% des cas le mort est l’automobiliste. Le reste du temps il s’agit de piétons ou de cyclistes. Afin d’enrayer ce problème, le gouvernement chinois a sorti en avril 2004 une nouvelle loi : toute personne au volant d’une voiture face à un vélo ou un piéton est responsable de l’acte sauf si on montre qu’il s’agit d’une tentative de suicide ( la Chine est aussi le pays avec le plus fort taux de suicide). Comment continuer à assurer des voitures avec une telle loi ?

Depuis l’an dernier à Pékin, la police montre une tolérance 0 : l’an dernier la police a distribué 11 millions de PV et ce pour 2 millions de véhicules….

A Shanghai, ville la plus moderne et la plus avancée on voit une réhabilitation du vélo : certaines artères retrouvent leur piste cyclables perdues.

La clientèle du vélo change : on voit des clubs cyclistes s’ouvrir et se créer. Ceci a un côté quelque peu dissident : des petits groupes s’organisent sans l’aide du parti et se réunissent. Dans ces groupes on ne parle pas de vie privée on se connaît sous des noms d’emprunt. L’amour du sport pour le sport est entrain de naître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fiction


Ce que Eric Meyer décrit dans la seconde partie de son roman n’est autre que la lutte des classes avec pour terrain la rue. C’est dans la rue que se battent piétons/vélos/voitures.  A partir du livre des 36 stratagèmes Eric Meyer écrit 36 histoires à vélo, partant de batailles gagnées pour finir par des batailles perdues. Réellement perdues ? Pas vraiment… Une seconde partie d’exposé qui a en fait été une invitation à la lecture de son livre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Questions :


 

-Combien de km sont parcourus à vélos par jour par chinois ?

                        Plus de 10 km.

 

 

-Quel est votre meilleur souvenir ?
                        Les Hutongs à vélo, un ciel bleu dégagé un sentiment d’éternité face à une scène de la vie quotidienne. Scène d’une paix infinie.

 

 

-La plaque d’immatriculation des vélos : à quoi sert-elle ? Est-elle obligatoire ?

                        C’est un moyen pour le gouvernement de taxer les propriétaires de vélos (tout comme la taxe pour les chiens). Mais en 2001, les chinois ont fait la grève, refusant de mettre des plaques, seuls 12% des vélos possèdent cette plaque. En cas de vol la plaque est de toute façon inutile, elle ne peut servir qu’à donner des contraventions. Appliquant le dogme de Confucius « Un règlement injuste ne doit pas être appliqué », les chinois n’achètent pas leur plaque d’immatriculation de vélo. C’est donner de l’argent au gouvernement afin de pouvoir mieux être puni.

 

 

 

-Pourquoi les tricycles sont-ils interdits sur certaines artères ?

                        Les tricycles prennent de la place (à Pékin ils sont interdits à l’intérieur du troisième anneau) et gênent donc la circulation. Plus que cela, à Canton le vélo est maintenant interdit dans la ville.

 

 

 

-Quel est l’avenir du vélo dans la Chine rurale ?

                        Les paysans n’auront certainement jamais tous les moyens de se payer une voiture, mais tout paysan suffisamment riche ne se privera pas de s’acheter une voiture ou une motocyclette.

 

 

 

-Pourquoi n’y a-t-il pas de « Tour de Chine » ?

                        La Chine a une façon bien particulière de former ses sportifs, le système coûte extrêmement cher, seuls peuvent devenir sportifs de haut niveau ceux qui sont entraînés depuis leur plus jeune âge. Les cyclistes chinois sont donc entraînés sur piste, perdre un sportif de haut niveau sur la route coûte beaucoup trop cher, on ne peut pas se le permettre. En Chine il n’y a pas encore à proprement parler « d’esprit sportif ». Le sport est subventionné, les compétitions ne sont pas ouvertes à tous. De plus un cycliste chinois ne peut faire que 2/3 critériums par an. En France un cycliste peut en faire beaucoup plus. Le système sportif chinois est donc amené à disparaître.

 

 

 

Pour celles et ceux qui le souhaitent, Emilio a fait une traduction en espagnol de l'article ci-dessus.

par Marieke Flament publié dans : Divers
 

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